Parlons santé mentale: la dépression

S’intéresser à la dépression est sans doute le sujet le plus difficile.
Aujourd’hui, on parle de dépression (trop) facilement, entre nos coups de moins bien, nos baisses de moral, nos fatigues, les deuils, les séparations, les chocs émotionnels et leurs conséquences à plus ou moins longs termes…

On a le sentiment que la dépression est devenue un grand sac fourre-tout dans lequel on peut aller mettre tous nos états d’âme « négatifs ».
On pose des diagnostics de dépression comme on évoque la grippe à grands renforts d’antidépresseurs depuis une quarantaine d’années.

Pourtant, la dépression, comme toute autre forme de maladie possède son lot de symptômes pour mieux la diagnostiquer. On parle alors d’une nosographie de la dépression.

 

C’est dans le DSM 5, équivalent du Vidal de la psychiatrie que nous trouvons cette nosographie.
Le DSM-5 est, en février 2015, la cinquième et dernière édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, et des troubles psychiatriques (en anglais Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) de l’Association américaine de psychiatrie (APA, en anglais : American Psychiatric Association).
Commandé notamment par le National Institute of Mental Health (traduisible littéralement en « Institut national de la santé mentale ») qui est un institut public spécialisé dans la recherche sur les maladies mentales, le DSM voit ses versions s’étoffer, se corriger, évoluer selon la connaissance médicale mais aussi la société (l’homosexualité ne fait plus partie des « perversions sexuelles » et heureusement !).

L’organisation Mondiale de la Santé (OMS) utilisera, quant à elle, un autre référentiel : la CIM 10 (oui, tant qu’à faire, pourquoi faire simple ?).

La CIM, classification internationale des maladies, 10e révision est une classification statistique non exclusivement médicale codant notamment les maladies, signes, symptômes, circonstances sociales et causes externes de maladies ou de blessures, publiée par l’Organisation mondiale de la santé.

La liste des codes contient 14 400 codes différents et permet de coder de nombreux diagnostics et situations cliniques ou sociales. La CIM a été conçue pour « permettre l’analyse systématique, l’interprétation et la comparaison des données de mortalité et de morbidité recueillies dans différents pays ou régions à des époques différentes ». La CIM attribue aux maladies répertoriées un code alphanumérique comportant trois à cinq caractères.

Dépression et définitions

Au-delà des ouvrages et outils de classification, la dépression restant une maladie au spectre large dans les représentations collectives, comment la définir ?
Parle t’on d’ailleurs d’une ou de plusieurs dépressions ?

Déjà, on parlera de troubles dépressifs. Et, ces derniers seront classés selon leur propre sévérité.
Ainsi, nous trouverons les troubles dépressifs sur plusieurs niveaux avec une structure commune : caractérisés par une tristesse suffisamment sévère ou persistante qui perturbe le fonctionnement quotidien et souvent diminue l’intérêt ou le plaisir procurés par les activités (anhédonie).

Nous aurons des troubles dépressifs variés :

– Les troubles dépressifs majeurs ou dépression majeure

Le/la patient.e peut sembler triste, présenter des yeux larmoyants, le front ridé (oméga mélancolique), les coins de la bouche abaissés, le dos voûté, un contact visuel pauvre, un manque d’expressivité faciale, peu de mouvements corporels et des modifications de la parole (comme la voix basse, manque de prosodie, utilisation de mots monosyllabiques).
L’état nutritionnel peut être sévèrement altéré, nécessitant une intervention immédiate.
Certains patients déprimés négligent leur hygiène personnelle ou même leurs enfants, d’autres personnes aimées ou leurs animaux.

Pour diagnostiquer les troubles dépressifs majeurs, il est indispensable que 5 des éléments soient présents tous les jours durant au moins les 14 derniers jours et l’un d’eux doit être une humeur dépressive ou une perte d’intérêt ou de plaisir :

• Humeur dépressive pendant la majeure partie de la journée
• Diminution marquée de l’intérêt ou du plaisir dans toutes ou presque toutes les activités pendant la majeure partie de la journée
• Gain ou perte de poids ou diminution ou augmentation de l’appétit significatifs (> 5%)
• Insomnie (souvent insomnie de maintien du sommeil) ou hypersomnie
• Agitation ou ralentissement psychomoteur observés par des tiers (non auto-déclarés)
• Fatigue ou manque d’énergie
• Sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inappropriée
• Aptitude à penser ou à se concentrer diminuée ou indécision
• Pensées de mort ou de suicide récurrentes, une tentative de suicide, ou planification suicidaire spécifique

– Le trouble dépressif persistant (ou dysthymie) :

Ici les troubles dépressifs persistent depuis plus ou moins 2 ans sans rémission vraiment notable.

Les symptômes débutent en général insidieusement depuis l’adolescence et peuvent persister pendant de nombreuses années ou décennies.
Le nombre de symptômes fluctue souvent au-dessus et au-dessous du seuil en cas d’épisode dépressif majeur.

Les patients affectés peuvent être de manière habituelle d‘humeur sombre, pessimistes, sans humour, passifs, léthargiques, introvertis, hypercritiques envers eux-mêmes et les autres et se plaignant souvent.
Les patients qui présentent un trouble dépressif persistant sont également plus susceptibles d’avoir un trouble anxieux sous-jacent, d’abuser de substances ou de présenter des troubles de la personnalité (comme les troubles de la personnalité limite dite borderline).
Le diagnostic de trouble dépressif persistant nécessite que les patient.e.s aient présenté une humeur dépressive pendant la majeure partie de la journée et ce pendant plus de jours que de jours sans symptômes, depuis plus ou moins 2 ans et présenter plus ou moins 2 symptômes parmi les suivants:

• Perte d’appétit ou suralimentation
• Insomnie ou hypersomnie
• Faible énergie ou fatigue
• Faible estime de soi
• Difficultés de concentration et à prendre des décisions
• Sentiments de désespoir

– Autres troubles dépressifs spécifiés ou non

On évaluera ici des groupes de symptômes avec les caractéristiques d’un trouble dépressif mais qui ne recouvrent pas tous les critères d’autres troubles dépressifs.
Néanmoins, les personnes expriment une souffrance significative ou une altération importante dans leurs habitudes et fonctionnements.

Il s’agit de périodes récurrentes de dysphorie (perturbation de l’humeur caractérisée par un sentiment déplaisant et dérangeant d’inconfort émotionnel ou mental, symptôme de la tristesse, de l’anxiété, de l’insatisfaction, de la tension, de l’irritabilité, ou de l’indifférence) avec au moins 4 autres symptômes dépressifs qui durent plus de 2 semaines chez des sujets qui n’ont pas de critères diagnostiques d’un autre trouble de l’humeur (par exemple une dépression brève récurrente) et des périodes de dépression qui durent plus longtemps mais dont les symptômes sont insuffisants pour établir le diagnostic d’un autre trouble dépressif.

La dépression majeure et le trouble dépressif persistant peuvent comprendre un ou plusieurs descripteurs qui décrivent des manifestations supplémentaires au cours d’un épisode dépressif :

Détresse anxieuse: les patient.e.s se sentent exceptionnellement tendu.e.s et agité.e.s; ils/elles ont des difficultés de concentration parce qu’ils/elles craignent que quelque chose de terrible arrive, ou ils sentent qu’ils/elles peuvent perdre le contrôle d’eux-mêmes ou d’elles-mêmes.

Caractéristiques mixtes: les patient.e.s ont également au moins 3 symptômes maniaques ou hypomaniaques (élévation de l’humeur, idées de grandeur, ils/elles sont plus bavard.e.s que d’habitude, ont une fuite des idées, une diminution du sommeil). Les patient.e.s souffrant de ce type de dépression sont à risque augmenté de développer un trouble bipolaire.
Mélancolique: les patient.e.s ont perdu du plaisir dans presque toutes les activités ou ne répondent pas à des stimuli généralement agréables. Ils ou elles peuvent être dépressifs/ dépressives ou désespéré.e.s, ressentir une culpabilité excessive ou inappropriée, se réveiller très tôt le matin, présenter un ralentissement psychomoteur ou une agitation marqués et une anorexie ou une perte de poids importantes.

Atypique: l’humeur de patient.e.s s’améliore temporairement en réponse à des événements positifs (la visite des enfants). Ils ou elles ont aussi  au moins 2 de ce qui suit: réaction excessive à la critique ou au rejet perçus, sensation de paralysie des membres (une sensation de pesanteur, généralement des membres), une prise de poids ou une augmentation de l’appétit, et une hypersomnie.

Psychotique: les patient.e.s ont des idées délirantes et/ou des hallucinations. Les idées délirantes impliquent souvent le sentiment d’avoir commis des péchés ou des crimes impardonnables, d’être porteur de troubles incurables ou honteux ou d’être persécuté. Les hallucinations peuvent être auditives (entendre des voix qui accusent ou condamnent) ou visuelles. Si seules des voix sont décrites, une attention particulière doit être apportée au fait de savoir si les voix représentent de véritables hallucinations.

Catatonique: les patient.e.s présentent un ralentissement psychomoteur sévère ou s’engagent dans une activité excessive et sans finalité et/ou se replient sur eux-mêmes ou elles-mêmes; certain.e.s patient.e.s grimacent et présentent une écholalie (mimétisme de la parole) ou une échopraxie (mimétisme des mouvements).

Apparition au cours du péripartum: le début se situe pendant la grossesse ou au cours des 4 semaines après l’accouchement. Des caractéristiques psychotiques peuvent être présentes; l’infanticide est souvent associé à des épisodes psychotiques impliquant des hallucinations de commande de tuer l’enfant ou des délires que l’enfant est possédé.

Schéma saisonnier: les épisodes se produisent à un moment donné de l’année, en automne ou en hiver, le plus souvent.

D’autres troubles dépressifs sont classés par étiologie.

– Le trouble dysphorique prémenstruel

Les symptômes sont assez proches du syndrome prémenstruel mais en plus graves.
Les patientes doivent présenter au moins 5 symptômes au cours de la semaine précédant les menstruations.
Les symptômes doivent commencer à disparaître quelques jours après le début des menstruations, et ils doivent devenir minimes ou disparaître totalement pendant la semaine qui suit la menstruation :

 

– Sautes d’humeur marquées (sentiment de tristesse ou fondre en larmes)
– Irritabilité ou colère marquées ou une augmentation des conflits interpersonnels
– Humeur dépressive marquée, sentiments de désespoir ou d’auto-dépréciation
– Anxiété et tension marquées, ou nervosité.

De plus, au minimum 1 des critères suivants doit être présent:
• Diminution de l’intérêt pour les activités habituelles
• Difficultés de concentration
• Faible énergie ou fatigue
• Modification marquée de l’appétit, suralimentation, ou fringales spécifiques
• Hypersomnie ou insomnie
• Sentiment d’être submergée ou de perdre le contrôle
• Symptômes cliniques tels qu’une sensibilité ou une augmentation de volume des seins, des douleurs articulaires ou musculaires, un sentiment de gonflement et de prise de poids.

Nous trouvons aussi

– Le trouble du deuil prolongé

Comme cela est sous-tendu, est une tristesse persistante après la perte d’un être cher. Il est différent de la dépression en ce que la tristesse est liée à la perte spécifique plutôt qu’aux sentiments plus généraux d’échec associés à la dépression.
Contrairement au deuil normal, cette pathologie peut être très invalidante et nécessiter un traitement spécifique.

Dans le cas du diagnostic de deuil prolongé, la réponse au deuil (caractérisée par une nostalgie ou un désir persistant et/ou une préoccupation concernant le défunt) dure un an ou plus et est persistante, omniprésente et dépasse les normes culturelles. Il doit également être accompagné de au moins 3 des caractères suivants au cours du dernier mois à un degré qui provoque une détresse ou un handicap:

• Sentiment de perturbation de l’identité (sentiment qu’une partie de soi est morte)
• Incrédulité marquée à propos de la mort
• Éviter les rappels de la perte
• Douleur émotionnelle intense (chagrin) liée à la mort
• Difficulté à s’engager dans la vie continue
• Emoussement émotionnel
• Sentiments de non-sens
• Solitude intense

Certains outils de dépistage existent et permettent d’évaluer la sévérité de ce trouble: Inventory of Complicated Grief et le Brief Grief Questionnaire.

Existe-t-il des causes de la dépression ?

La cause exacte est inconnue, mais elle est probablement multifactorielle, impliquant hérédité, modifications des taux des neurotransmetteurs, altération des fonctions neuroendocrines et des facteurs psychosociaux.

Chercher la raison unique, l’élément déclencheur d’une dépression n’aura pas de sens en soi.
On peut, au mieux, accompagner la réflexion autour de la dépression et de ses symptômes mais pas vraiment en rechercher une origine spécifique.

Il existe des liens entre des chocs émotionnels, des traumatismes et le syndrome dépressif. Mais, des effets de résilience, de sécurité, dans le lien ou des ressources (sports, activités créatrices etc.) peuvent favoriser une traversée de ces évènements sans provoquer d’état dépressif.

Comment diagnostiquer une dépression ?

Le diagnostic repose sur l‘anamnèse (l’histoire de la personne) et sur la prévalence d’un certain nombre de critères qui se répètent dans un intervalle de temps donné.
C’est le cas, par exemple des troubles de dépression majeure où on doit repérer au moins 5 critères sur les 9 durant les 14 derniers jours.
Cela permet de séparer clairement la déprime de la dépression.

Déprime ou dépression ?

Une déprime se caractérise par un sentiment de tristesse passagère qui peut être lié ou non à des raisons précises.
Souvent associée à l’expression « broyer du noir », la déprime est un passage adaptatif en lien avec des évènements de vie (deuil, perte, rupture, licenciement) ou un sentiment d’insatisfaction de sa propre vie.

Ces épisodes ne nécessitent pas de prise en charge médicamenteuse même s’ils sont vécus douloureusement. C’est quand la déprime s’installe durablement, qu’une prise en charge thérapeutique favorise son issue et sa résolution.
La période hivernale peut aussi provoquer des sensations de déprime par le manque de lumière, la fatigue, les températures.
Il est plus difficile de se sentir motivé.e dans ces conditions.

Attention :

Nous construisons tout au long de notre vie des croyances.
L’une d’elles est de justement considérer la normalité de son état psychique comme bon à très bon.
Aussi, lorsque nous traversons un moment de spleen, un petit coup de déprime ou quand des évènements négatifs se cumulent, nous avons comparons notre ressenti général à un état « normal », attendu positivement.
C’est un peu comme si nous avions une sorte de curseur interne qui jauge toute journée comme devant être positive voire très positive mais que, la vie, des évènements la ramenait à un niveau beaucoup plus bas que le curseur exigé.
Nous nous attachons alors à l’écart entre les 2 niveaux. Et en éprouvons une grande insatisfaction (que nous ruminons).

Ces moments de déprime ou de coups de cafard font partie de nous.
Il est cependant intéressant d’amorcer une réflexion sur ses propres croyances et ses niveaux d’exigence.
En prenant conscience de leurs degrés de charge émotionnelle, on peut aussi apaiser une part de nos ressentis négatifs et, par ricochet, nos coups de déprime !

Si la déprime s’installe dans le temps (à plus ou moins 2 semaines), il est possible que nous puissions faire un lien entre un évènement traumatique et/ou douloureux et dépression.
C’est en faisant appel à un.e professionnel.le de la santé mentale que vous pourrez faire sens.

Dépression et traitement

Le traitement comprend habituellement les médicaments et/ou la psychothérapie et, parfois, mais très rarement, l’électroconvulsivothérapie (sismothérapie) ou la stimulation magnétique transcrânienne rapide mais aussi la luminothérapie, la relaxation… comme des agents facilitateurs de guérison.
Tout va dépendre de son degré de sévérité.

Dans tous les cas, la psychothérapie est le seul moyen pour traiter les causes.

Quelque soit le courant choisi, le travail de mise en sens va favoriser une élaboration positive autour de la ou des problématiques traversées.

La thérapie médicamenteuse est une thérapie agissant sur les symptômes uniquement. La prise d’antidépresseurs ne soigne aucunement la dépression même si on peut avoir le sentiment d’être soulagé.e.

Dans le cadre d’un traumatisme, des thérapies EMDR apportent des résultats efficaces et apaisants.
Une écoute bienveillante et neutre reste un outil essentiel.
Vous devez absolument vous sentir en confiance et en sécurité.
Le cadre et l’alliance thérapeutique seront donc aussi importants que la méthodologie.

 

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